Le fabuleux destin d’Aboubakar Soumahoro

Le fabuleux destin d’Aboubakar Soumahoro

Modifié le 15 septembre 2022

Le 25 septembre prochain, les Italiens renouvelleront le parlement. Selon les sondages, la droite devrait remporter ces élections législatives anticipées. Et toujours selon les sondages, Giorgia Meloni, la patronne de Fratelli d’Italia – le parti d’extrême droite qu’elle a fondé en 2012 et qui est crédité de plus de 24 % d’intentions de vote – pourrait devenir la première femme présidente du Conseil italien. De l’autre côté de la barrière, les candidats du centre gauche sillonnent le pays pour tenter de séduire les indécis et inverser la tendance. C’est le cas d’Aboubakar Soumahoro. Né en 1980 à Bétroulilié en Côte d’Ivoire, ce sociologue qui a fondé il y a deux ans le syndicat des travailleurs agricoles, la Lega Braccianti, a quitté l’Afrique pour l’Italie à l’âge de 19 ans. Aujourd’hui, il a décidé de se présenter aux élections sous les drapeaux du parti écologiste qui s’est allié avec les démocrates et les progressistes. Son objectif : défendre les droits des exclus, qu’ils soient nés en Afrique ou qu’ils soient Italiens. 

 

Comment vivent les migrants en Italie ? 

En Italie, les lois sur l’immigration ont créé des citoyens de série B. Elles sont basées sur la logique de la racisation, de la marginalisation. On raisonne en fonction du fameux esprit blanc. En général, les migrants vivent dans la pauvreté, la précarité, l’exploitation et l’inégalité. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup d’Italiens, et notamment des jeunes, sont eux aussi exploités et vivent dans la pauvreté. À l’heure actuelle, 5,6 millions de personnes et 1,9 million de ménages italiens vivent en dessous du seuil de pauvreté. De plus, 4,3 millions de travailleurs sont précarisés, percevant un salaire inférieur à 1 000 €. Aujourd’hui, la couleur de la peau ne permet plus de bénéficier d’un certain confort. Il est certain toutefois que les lois actuellement en vigueur en Italie transforment de fait le migrant en cible politique et permettent à certains partis d’exercer leur hégémonie politique et de renforcer leur consensus en période électorale.

  

Votre regard sur la politique italienne est sévère. Que lui reprochez-vous ?

La politique n’écoute pas les plus défavorisés, elle ne va pas discuter dans les zones rurales avec les paysans, les travailleurs agricoles. Lorsque la politique n’a plus la capacité d’entendre les besoins de la population et de certaines catégories en particulier, elle cesse d’exister. C’est pour cette raison que j’ai décidé de me présenter et de parcourir le pays pour parler avec les gens. J’ai vécu dans la misère, il y a dix-huit ans, j’ai dormi dans la rue par manque d’argent. Je ne l’ai jamais oublié. Je passais la nuit à regarder les étoiles. Aujourd’hui, je dis : plus jamais ! On ne peut pas accepter que des personnes soient exclues de la société. Le premier article de la constitution affirme que l’Italie est une république fondée sur le travail et sur la dignité et l’égalité. Il est temps de changer les choses et de mettre le pied sur l’accélérateur pour faciliter l’intégration et introduire l’égalité des chances pour tout le monde, y compris les migrants.

 

Combien d’Africains sont employés dans l’agriculture ?

Bonne question ! Officiellement, ils représenteraient 12 % des travailleurs agricoles. Mais ce chiffre est bien en dessous de la réalité. Certains attendent le renouvellement de leur titre de séjour, d’autres n’ont pas de papiers. J’ai créé une O.N.G., la Lega Braccianti, le syndicat des travailleurs agricoles pour représenter tous les travailleurs agricoles. On ne peut plus se lever le matin et voir quelqu’un pendu à un arbre, des corps carbonisés, retrouver ses camarades avec des doigts coupés, se lever à 4 heures du matin pour aller dans les champs ou sur les chantiers travailler 13 heures par jour et recevoir comme paie des litres d’huile, des boîtes de tomates, des kilos de pâtes. Au lieu de payer un travailleur 50 €, on lui donne 20 €. J’ai dit : ça va, ça suffit, nous devons prendre notre destin en main et nous émanciper de la colonisation idéologique, intellectuelle et politique. On ne peut pas penser que les travailleurs noirs ne sont pas capables d’élaborer et d’exprimer une pensée de l’action sociale syndicale. Notre objectif est de passer un accord avec les agriculteurs et les consommateurs via des propositions ciblées. Une partie de mon travail est déjà faite, car j’ai réussi à créer une conscience collective, et les partis de droite le savent.

 

Vous êtes candidat aux élections législatives et vous avez choisi le parti de l’Europe verte et de la gauche italienne. Pourquoi ?

Lorsque j’ai quitté la Côte d’Ivoire, ma mère m’a dit : mon fils, ne tourne jamais le dos à ceux qui expriment un besoin, quel qu’il soit. Lorsque les écologistes m’ont proposé de me présenter aux élections, j’ai repensé à ma mère et j’ai accepté de relever le défi. Tout le monde a le droit au logement, au travail, à la dignité. Les inégalités sont partout et il faut les combattre, modifier la vision de la société. L’Italie est un pays très fragmenté, il y des inégalités territoriales, la Calabre dans le Sud n’a rien à voir avec le Nord. Cette diversité explique la différence, par exemple, au niveau des entreprises. Certaines régions ont leur spécificité qu’il faut relier entre elles pour construire une communauté et permettre à tous les individus de participer à la vie du pays. Il faut donner une vision au pays. La droite joue sur ces diversités pour séparer les différentes communautés. Il faut combler la fracture, améliorer le monde, pas le changer. 

 

Propos recueillis à Rome par Ariel F. Dumont