Diplomatie économique : la Russie renforce sa présence en Guinée et en Afrique malgré les tensions géopolitiques

Diplomatie économique : la Russie renforce sa présence en Guinée et en Afrique malgré les tensions géopolitiques

Alexey V. Popov, ambassadeur de Russie en Guinée, et le Général de Corps d'Armée Mamady Doumbouya, leader de la junte guinéenne. Crédits : présidence de la République de Guinée

Rédigé par Sayon Kourouma

Modifié le 22 mars 2024

Après 65 ans de relations diplomatiques, la Guinée et la Russie ont façonné une coopération économique axée sur l’extraction de ressources minières. Une dynamique qui se confirme, alors que la junte a annoncé la tenue d’un référendum constitutionnel à la fin de l’année.

Ces dernières années, tandis que la France voit certains de ses partenariats se fragiliser dans plusieurs pays africains, la Russie consolide sa position sur le continent. Récemment, Moscou a entamé l’envoi des 200 000 tonnes de céréales promises à six pays africains, marquant ainsi sa présence dans le domaine alimentaire. Il est intéressant de noter que les céréales destinées au Mali ont transité par Conakry. Le pays est étroitement lié à la Russie, tout premier pays à lui reconnaître son indépendance, établissant ainsi des liens historiques solides entre les deux nations.

Cependant, au-delà de ces faits géopolitiques, la coopération économique entre la Guinée et la Russie connaît actuellement une croissance notable qui a été dynamisée par le sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en juillet 2023. Selon l’Institut national de la statistique, les exportations vers la Russie ont atteint 9 milliards d’euros en janvier 2023, soit une augmentation de 24,7 %. Les principaux produits exportés comprennent l’oxyde d’aluminium (89,7 %) et les coques et pellicules (10,3 %).

En retour, la Russie a également renforcé ses investissements en Guinée, avec des projets dans des secteurs clés : énergie, mines, santé et infrastructures. Moscou demeure un contributeur notoire au développement socio-économique du pays à travers le financement du fonds fiduciaire Russie-ONU, ainsi qu’une allocation de deux millions de dollars au Programme Alimentaire Mondial de l’ONU pour soutenir l’aide humanitaire alimentaire en 2023. Une aide généralement bien perçue localement :

« Les initiatives russes en Guinée à travers les investissements directs étrangers dans des secteurs stratégiques comme l’énergie et les mines peuvent avoir des effets positifs sur la croissance économique en créant de nouvelles opportunités commerciales et en augmentant la productivité. Ces investissements peuvent également favoriser le développement local en renforçant les capacités industrielles et en encourageant la création d’entreprises locales grâce à des partenariats et des transferts de technologie. Les actions de la Russie peuvent favoriser une croissance inclusive en ce sens que leurs avantages économiques atteignent les communautés les plus marginalisées », analyse l’économiste et écrivain guinéen Ibrahima SANO.

Le secteur minier joue un rôle essentiel dans cette relation économique. Rusal, géant russe de l’aluminium, est présent dans le pays depuis 2001. Cette société, qui opère dans 20 pays à travers le monde, est l’un des plus grands acteurs industriels étrangers en Guinée, avec des investissements cumulés dépassant 1,5 milliard de dollars. Le groupe russe possède ainsi plusieurs entreprises, dont la Compagnie des bauxites de Kindia (CBK), le complexe de bauxite-alumine Friguia, racheté en 2006 pour 21 millions de dollars, et la Compagnie des bauxites de Dian Dian (COBAD) dans la région de Boké. Les réserves prouvées de ce gisement s’élèvent à 564 millions de tonnes. Dans ces régions, Rusal, avec ses filiales guinéennes, produit environ 5 millions de tonnes de bauxite par an.

Toutefois, ces opérations ont été véritablement affectées entre février et mars 2021 par les sanctions imposées à la Russie en raison de son implication dans la guerre en Ukraine. Ainsi, les exportations de bauxite ont été perturbées, notamment en raison de l’arrêt des activités de la raffinerie d’alumine de Nikolaev en Ukraine, chargée de traiter une partie de la bauxite extraite en Guinée. Rusal a alors rencontré des difficultés pour payer les salaires de ses 4 000 employés en Guinée.

Après une reprise progressive des activités, ce n’est qu’en avril 2022 que les exportations de bauxite ont vraiment redémarré, et celles d’oxyde d’aluminium ont enregistré une progression de 5,0 % entre décembre 2022 et janvier 2023, atteignant 10,6 millions d’euros selon les chiffres de l’Institut national de la statistique. Les investissements en capital dans les opérations guinéennes de Rusal témoignent de son engagement à long terme envers le pays.

Cependant, l’issue de la situation dépendra en partie de l’évolution des sanctions internationales et de la résolution du conflit en Ukraine. Les résultats concrets du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en juillet 2023 restent à observer pour évaluer pleinement l’impact de cette coopération sur le développement économique et politique de la Guinée et de l’Afrique.

Sayon Kourouma, à Conakry


LE SECTEUR DES MÉTAUX RUSSES ET RUSAL ÉCHAPPENT AUX SANCTIONS OCCIDENTALES

En 2018, le prix de l’aluminium avait flambé quand plusieurs industriels russes, dont Rusal, avaient été frappés par des sanctions, plus tard suspendues. C’est pour éviter une nouvelle agitation sur les marchés des métaux que les dernières sanctions américaines, le mois dernier, ont évité de cibler frontalement le secteur. Même calcul côté européen, et pour cause : faute d’approvisionnement russe, les acheteurs de chaque côté de l’Atlantique risquent se retrouver en compétition pour acquérir l’aluminium en provenance du Moyen-Orient, notamment les Émirats arabes unis et Bahreïn. À la clé, un risque inflationniste grandissant dans plusieurs secteurs industriels, des transports au packaging en passant par la construction et, de plus en plus, les véhicules électriques. Il est estimé que la perte des métaux russes au sens large laisserait l’Europe avec un déficit de 500 000 tonnes.

À voir aussi

Restitution : Est ce que la décolonisation est bien en marche dans les musées européens ?

Restitution : Est ce que la décolonisation est bien en marche dans les musées européens ?

Au Cap, en Afrique du Sud s'est déroulé un événement majeur mettant en lumière les enjeux cruciaux de la restitution et voire même du retour dans certains cas des biens culturels africains mal acquis. Des centaines de milliers d'objets culturels africains, spoliés durant la période coloniale, garnissent les musées en Europe. La conférence Réimaginer le patrimoine, les archives et les musées : aujourd'hui/demain » qui s'est tenue mi-février marque un tournant dans les relations entre la France et l'Afrique du Sud.