La littérature jeunesse africaine relie les enfants à leurs racines

La littérature jeunesse africaine relie les enfants à leurs racines

Fatou Keïta et Isabelle Kassi Fofana lors du Salon du livre africain qui se tient à Paris : « Nos livres sont beaux et coûtent moins cher, donc mettez-les en avant ! » Crédit : Alexandra Vépierre

Rédigé par Alexandra Vépierre

Modifié le 6 juin 2025

Autrefois importés depuis l’Europe, les livres jeunesse intéressent de plus en plus les maisons d’édition africaines, qui ont à cœur de proposer des histoires ancrées dans la réalité des enfants. Mais malgré cet essor, les difficultés persistent.

 

« Les jolies rides de Mamie », « Mais lâche ta tablette ! », Étoiles d’Afrique… Chez Massaya Éditions, maison d’édition ivoirienne créée en 2021, une large place est donnée à la littérature jeunesse. Particularités : les auteurs et illustrateurs viennent du continent africain et les histoires s’ancrent dans le quotidien des enfants. « Pendant très longtemps, on a colorié des pommes ou de la neige et on a lu des livres étrangers, se souvient Isabelle Kassi Fofana, directrice de Massaya Éditions. Pourtant, nous avions besoin de nous identifier à ce que nous lisions pour nous construire ».

 

Si aujourd’hui un véritable marché se développe auprès du jeune lectorat, ces livres étaient autrefois importés depuis l’Europe. À partir des années 90, des maisons d’édition jeunesse engagées se sont créées sur tout le continent, comme Bakame au Rwanda, Ruisseaux d’Afrique au Bénin ou Ganndal en Guinée. Fatou Keïta, autrice prolifique de livres pour enfants, faisait partie des pionnières et continue de défendre une littérature jeunesse africaine : « Dans certaines librairies, je me fâche, car les livres exportés sont les plus visibles et les nôtres sont totalement sur le côté,regrette l’autrice de “Le petit garçon bleu”. Nos livres sont beaux et coûtent moins cher, donc mettez-les en avant ! »

 

S’approprier sa culture dès l’enfance

 

Beaucoup d’auteurs et de maisons d’édition font le choix de proposer des histoires dans lesquelles les lieux et les personnages sont proches du quotidien des enfants. C’est une responsabilité sociale et sociétale pour certains, qui tentent de favoriser la réappropriation culturelle. « Avec notre collection Étoiles d’Afrique, nous revalorisons les héros et héroïnes du continent de manière accessible et ludique, pour que les enfants soient fiers de leur héritage, raconte Isabelle Kassi Fofana. Le but est que la jeunesse se dise “il y a tout chez nous” et n’ait pas envie de quitter le continent. » 

 

Pour Astou Diop, fondatrice de Vijana collections, l’attachement aux racines se crée dès le plus jeune âge. Sa collection de livres sonores interactifs Berceuses et comptines d’Afrique vise à favoriser ce lien : « Dans chaque livre, les enfants peuvent écouter des comptines venant de 10 pays différents, dans 10 langues différentes. Les illustrations qui les accompagnent représentent des détails culturels précis, comme les fresques du Burkina Faso ou les pirogues du peuple Lébous. C’est pour moi une ode à ces cultures africaines et une façon d’offrir aux enfants de belles choses venant d’Afrique. »

 

Des défis d’accessibilité

 

Mais ouvrir les enfants à la littérature et à leur culture passe par un long travail sur l’accessibilité. Tout d’abord du côté de la langue. « À Madagascar, les livres jeunesse étaient tous en français, alors que les enfants parlent malgache,commente Sophie Bazin, fondatrice de la maison d’édition Dodo vole. Nous éditons donc nos livres en malgache, mais aussi en sérère, wolof, lingala… C’est un projet collaboratif, c’est‑à‑dire que nous diffusons les droits à partir du moment où les livres sont traduits en au moins une langue minorée. » Mais si certains éditeurs tentent de traduire leurs ouvrages en langues locales, ils sont confrontés au cas des enfants qui n’apprennent pas à lire dans leur langue maternelle. 

 

L’accessibilité physique et économique est aussi un défi de taille pour les maisons d’édition. « Même si la Côte d’Ivoire est plutôt privilégiée dans ce domaine, il n’y a pas des librairies dans tout le pays. C’est pourquoi nous faisons en sorte que nos livres soient aussi disponibles dans des supermarchés ou des stations-service, pour toucher le maximum de personnes à des prix raisonnables », souligne Isabelle Kassi Fofana. Des offres numériques se développent aussi progressivement, permettant d’accéder aux livres via le téléphone mobile grâce à des librairies en ligne. Mais la question des coûts reste prégnante dans des pays où le salaire minimum moyen demeure bas.

 

Face à ces défis qui touchent toute la chaîne du livre, des initiatives se développent pour faciliter les collaborations. En mars 2025, à Lomé, au Togo, le premier Forum des éditeurs jeunesse d’Afrique a réuni 52 éditeurs venus de 16 pays. Une aubaine pour la directrice de Massaya Éditions : « Ce type de rencontres nous permet de tirer le meilleur parti de la littérature africaine et de créer des ponts entre les pays, en achetant ou en vendant des droits. Nos livres vont désormais pouvoir voyager ! »

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