Affaire Turkson : l’Afrique s’éloigne du pontificat

Affaire Turkson : l’Afrique s’éloigne du pontificat

Le cardinal ghanéen Peter Turkson, préfet depuis 2016 du Dicastère pour le service du développement humain intégral au Vatican, a présenté sa démission au pape François qui l’a acceptée. | Unsplash

Ariel F. Dumont

À la veille des fêtes de fin d’année, le cardinal ghanéen Peter Turkson, préfet depuis 2016 du Dicastère pour le service du développement humain intégral au Vatican, a présenté sa démission au pape François qui l’a acceptée. Ce haut prélat, inscrit sur la liste des successeurs potentiels du souverain pontife, était le dernier Africain à la tête d’un dicastère depuis la démission du cardinal guinéen Robert Sarah en février.

Après la démission du cardinal Turkson, l’Afrique perd un autre de ses poids lourds au Vatican. L’an dernier déjà, le continent avait sérieusement pris du plomb dans l’aile avec le départ en retraite de trois de ses cardinaux électeurs qui venaient de fêter leurs 80 ans. D’abord, le soudanais Gabriel Zubeir Wako, archevêque émérite de Khartoum, puis Wilfrid Fox Napier, archevêque de Durban et enfin Maurice Piat, évêque de Port Louis (île Maurice). Et dans les couloirs à l’odeur aseptisée du plus petit état du monde, on murmure qu’à ce rythme il ne restera bientôt plus personne, car seulement deux monsignori logent encore au Vatican. D’abord l’ex-préfet de la Congrégation pour le Culte divin, Mgr Robert Sarah, âgé de 77 ans, sans aucune fonction depuis qu’il a démissionné de son poste en juin dernier. Puis Mgr Turkson, qui a conservé son titre de cardinal électeur car il n’a pas atteint ses 80 ans, la limite d’âge prévue par le droit canonique pour voter et être éligible au trône de Saint-Pierre. 

Proches de François 

« Le Vatican est essentiellement une machine italienne et européenne qui s’est légèrement latino-américanisée avec le pape François et dans laquelle les Africains, comme les Asiatiques par ailleurs, restent très largement sous-représentés par rapport au poids démographique des catholiques africains », constate Loup Besmond de Senneville, vaticaniste du journal La Croix avant d’ajouter : « leur importance est marginale, il y a aujourd’hui assez peu de supérieurs, c’est-à-dire les numéros un et deux des dicastères africains, et après le départ du cardinal Turkson, il n’y a plus d’Africains à des postes décisifs au sein de la curie ».

Certes, certaines personnalités en poste sur le continent africain restent proches de François. Comme le cardinal Fridolin Ambongo Besungu, archevêque de Kinshasa depuis sa nomination le 1ᵉʳ novembre 2018 et membre du Conseil des cardinaux du pape. Ou encore le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui, « un homme très présent sur le terrain et qui fait de la résolution de conflit en allant parler par exemple avec les musulmans dans tous les coins de Centrafrique », note Loup Besmond de Senneville. 

Parfum de scandale

Au lendemain de la démission du cardinal Turkson, une question était, et est encore, sur toutes les lèvres : a-t-il démissionné de son propre chef ou l’a-t-on poussé vers la sortie ? Pour certains, son mandat était arrivé à échéance et le pape aurait voulu lancer un signal de discontinuité en acceptant la démission présentée par le monsignor selon l’usage au bout de cinq ans. Mais cette explication est un peu bancale, le pape et le cardinal étant indiqués comme très proches. Pour d’autres, Mgr Turkson, qui est à deux ans de l’âge de la retraite fixée à 75 ans pour les évêques, se serait lassé des dissensions internes.

« Il y avait des tensions internes assez fortes dans le dicastère et des problèmes importants de management, rester était devenu impossible », estime Loup Besmond de Senneville.

Pourtant, le cardinal passe pour un homme n’ayant peur de rien, qui a son franc-parler et un tempérament particulièrement énergique. Toute la curie se souvient encore du jour où, face à plus de 200 évêques venus du monde entier pour discuter de la nouvelle évangélisation, il avait projeté un minifilm tourné par des évangéliques américains et évoquant de façon très caricaturale la soi-disant islamisation de l’Europe. La chose fit scandale, même si l’idée du cardinal Turkson était de montrer les dangers de la dérive de l’extrémisme des évangéliques. Dans le milieu ecclésiastique, ce monsignor est considéré comme un progressiste, très attentif aux phénomènes migratoires. On le dit aussi très critique quant aux évolutions nationalistes, tout comme le pape François. C’est pour ces raisons que ce Ghanéen promu cardinal en 2003 par Jean-Paul II puis président du Conseil pontifical Justice et Paix en 2009 par Benoît XVI, était d’ailleurs indiqué comme l’un des prochains papables. Toutefois, après cette démission perçue comme inexplicable, les chances du cardinal, qui reste pour le moment au Vatican mais sans aucune fonction, sont aussi minces que du papier à cigarette. 

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