Maladies tropicales négligées: la cécité des rivières, une menace persistante pour l’Afrique
Aboubakar Mounchili au Cameroun et Laurence Soustras
En dépit de progrès médicaux, la maladie n’est toujours pas vaincue. En outre, la pandémie de COVID-19 a un effet négatif sur les traitements et leurs financements.
D’insupportables démangeaisons, une peau terriblement abîmée et des symptômes gravissimes de perte d’acuité visuelle pouvant aller jusqu’au handicap total : voilà vingt ans que l’onchocercose, dite cécité des rivières, est dans le viseur de l’OMS. Cette infection oculaire, souvent sans symptômes, est une parasitose due à un ver et transmise par la piqûre d’une mouche simulie. Sa prévalence se retrouve dans plusieurs pays d’Afrique et d’Amérique latine. C’est la première cause de cécité dans les zones infestées et la deuxième cause de cécité d’origine infectieuse dans le monde. Présente dans 31 pays africains, elle a ainsi causé 37 millions d’infections, entraînant des handicaps visuels pour 800 000 personnes. On dénombre 270 000 aveugles, victimes de l’infection oculaire sur le continent africain.
Mais alors qu’en 1999 l’initiative Vision 2020 de l’OMS avait pour objectif l’élimination de la cécité évitable – dont la cécité des rivières – le mal est très loin d’être endigué. Pire : la maladie n’aura pas non plus été éliminée en 2025 – nouvelle date butoir fixée par l’OMS – selon les résultats d’une étude de l’université médicale Erasmus et de l’association Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi).
Ver de l’œil africain
La situation est très contrastée sur le continent. L’Ouganda et le Soudan ont ainsi éradiqué la maladie grâce à l’Ivermectine, traitement fourni gratuitement par l’industrie pharmaceutique. Il s’agit d’un partenariat public-privé original qui a permis de protéger chaque année des dizaines de millions de personnes contre la cécité des rivières.
Mais ces succès sont restés hors de portée de plusieurs pays d’Afrique centrale : des pays où la lutte contre la cécité des rivières n’avait aucune chance d’aboutir, en raison de la présence de la loa-loa, ou ver de l’œil africain. Cette filariose distincte, quand elle affecte un malade de la cécité des rivières, rend l’Ivermectine impossible à administrer, sous peine de sérieux effets secondaires. Dans les pays où la loa-loa existe, les stratégies thérapeutiques doivent donc être adaptées. Pessimistes, les chercheurs de l’université néerlandaise Erasmus estimaient qu’environ 4 millions de personnes en Afrique centrale et de l’Ouest pourraient être encore infectées par cette maladie en 2025 dans les endroits où la loa-loa est endémique. « On a eu des patients qui ont eu des céphalées sévères, des maux de tête très sévères, des muscles, des douleurs musculaires, des douleurs articulaires très sévères qui pouvaient clouer le malade au lit pendant une semaine, voire plus. Et donc le malade est immobilisé et on a même décrit un cas de coma après le traitement. On ne savait pas pourquoi certains patients réagissaient de cette façon », se souvient le professeur Joseph Kamgno, chercheur et directeur du Centre de recherche sur les filarioses et autres maladies tropicales au Cameroun. Son équipe a identifié le lien entre ces effets secondaires, la loa-loa et l’Ivermectine, connue dans la région sous le nom de Mectizan, en prise orale unique : « Après que nous avions découvert que ces effets indésirables étaient dus à cette filaire loa-loa, il était question de savoir comment faire pour prévenir ces effets indésirables. Alors on a essayé d’autres médicaments pour voir s’ils pouvaient soigner la loase et donc éviter la survenue des effets indésirables après le traitement par le Mectizan. Mais aucun médicament n’a véritablement marché sur la loase, jusqu’au moment où on a pensé qu’on pouvait tester les gens pour la loase de façon à identifier les personnes qui ont de fortes charges de loase et de les soustraire du traitement par le Mectizan pour traiter le reste de la population en toute sécurité sans risque d’effets indésirables », explique Joseph Kamgno.
Menaces COVID-19
Ces scientifiques ont ensuite mis au point le LoaScope, un microscope miniaturisé couplé avec le téléphone, qui permet de déterminer la charge parasitaire de la loa-loa. Avec cet appareil, plusieurs centaines de milliers de personnes ont été testées puis traitées dans de nombreux districts de santé au Cameroun.
C’est une belle réussite pour vaincre la phobie de l’Ivermectine qui commençait à se propager dans la région. Mais à l’échelle du continent, la lutte contre la maladie demeure complexe et ne semble jamais totalement gagnée. C’est ainsi que récemment, au nord de l’Ouganda, les paysans aux alentours des rivières Asza et Pager sont trop inquiets de la multiplication des mouches simulie pour cultiver leurs champs. Les traitements pour éliminer les mouches ont été interrompus il y a deux ans. La population craint maintenant une réapparition de la maladie, que l’on croyait pourtant vaincue en Ouganda, ou de symptômes neurologiques s’attaquant aux plus jeunes :
Autre menace : la poursuite de la lutte contre les maladies tropicales négligées a été particulièrement mise à mal par la pandémie de COVID-19 qui a en partie détourné les financements des bailleurs de fonds. Et un autre danger couve : l’Ivermectine a été présentée sans preuve scientifique comme pouvant avoir des résultats encourageants contre la COVID-19. De quoi compliquer, pour ceux qui en ont le plus besoin en Afrique, l’approvisionnement de ce traitement antiparasitaire.
À voir aussi
Eliwilimina Buberwa présidente et fondatrice de l’ONG Msichana Imara Foundation
Dans cette interview, Initiative Africa donne la parole à Eliwilimina Buberwa, fondatrice de l’ONG Msichana Imara Foundation, engagée dans la lutte contre la précarité menstruelle en Tanzanie. À partir de son propre vécu, elle explique comment le manque d’informations, de produits et d’infrastructures adaptées prive encore des millions de jeunes filles de leur droit à l’éducation. Une discussion essentielle sur un enjeu de santé publique, d’égalité des genres et de justice sociale, au cœur des communautés rurales. Journaliste : Alexandra Vépierre
L’intelligence artificielle en Afrique : opportunités, défis et innovations
L’intelligence artificielle transforme le paysage économique mondial — et l’Afrique ne fait pas exception. Au Cameroun, la start-up Comparo accompagne les petites et moyennes entreprises grâce à une solution e-commerce automatisée et accessible, intégrant des outils puissants de ciblage et d’analyse. Mais au-delà des promesses, l’IA soulève aussi des enjeux majeurs : perte de contrôle des données, dépendance technologique, fractures sociales... Entre innovation locale et défis globaux, ce reportage explore les opportunités et les risques d’une transition numérique en pleine accélération.
Fania Niang – “Empreintes” : produire sa musique, relier l’Afrique et la diaspora
Avec Empreintes, son cinquième album, Fania Niang signe une œuvre intime et engagée, enregistrée à Dakar et produite pour la première fois de manière indépendante. Dans cet entretien, la chanteuse revient sur son parcours entre Afrique, Europe et États-Unis, sur les défis de l’autoproduction, et sur la rencontre musicale avec des artistes sénégalais ayant su dépasser les frontières culturelles. Elle partage aussi son regard sur la scène musicale africaine contemporaine, la place des artistes de la diaspora, et son désir de transmettre, aujourd’hui, ce qu’elle a appris au fil de décennies de création. Une conversation profonde sur la musique comme mémoire, comme pont entre les cultures et comme engagement social. Journaliste : Laurence Soustras
CLAYROCKSU, chanteuse de rock nigériane de premier plan
Elle a grandi en chantant à l'église et est devenue une figure emblématique de la scène rock nigériane. Dans cette interview exclusive, Clayrocksu se confie sur ce que signifie être une artiste rock et une femme dans un pays dominé par l'Afrobeats. De ses débuts où elle mêlait paroles en igbo et en anglais à la création d'une communauté de musiciens afro-rock, elle explique comment la musique est devenue pour elle une forme de rébellion, de guérison et d'affirmation identitaire. Entre foi, famille et passion, sa voix porte un message pour tous ceux qui se sentent différents et refusent de se conformer. Journaliste : Sharafa